Category: Petit échiquier illustré

Le problème de la semaine

Après les fêtes, il n’est pas inusuel d’avoir mal aux cases noires.

Les Blancs jouent et gagnent

Tour et Pion contre Tour : les bases

Par Messire, 30 décembre 2009

Olivier Delpech : Bonjour à tous ! Afin de donner une tournure plus interactive à mes leçons sur les finales de Tour, ma conférence du jour sera un entretien avec mon intraitable secrétaire : Mademoiselle Amandine Aigrichon.

Amandine Aigrichon : Bonjour, messire Delpech.

Olivier Delpech : Bonjour Amandine. Amandine, disons-le d’emblée, vous n’avez pas été recrutée sur votre capacité à jouer des finales de Tours.

Amandine Aigrichon : Non, vous m’avez embauchée parce que je savais bien masser.

Olivier Delpech : Chuuuuuuut ! Hum… Hum.. Bref, vous êtes une secrétaire extrêmement compétente dans votre travail de secrétariat mais, comment dirai-je, les finales de Tours ne sont pas votre spécialité pour ne pas dire que vous n’y pannez que dalle.

Amandine Aigrichon : C’est exact, messire Delpech.

Olivier Delpech : Cette conférence est donc pour vous. Nous allons donc voir aujourd’hui, le petit côté et le grand côté.

Amandine Aigrichon : Oh ! Messire Delpech !

Olivier Delpech : Si ! Si ! Et ce n’est pas tout. Un dessin vos plus qu’un long discours.

Olivier Delpech : Alors Amandine que vous inspire cette position ?

Amandine Aigrichon : Les Blancs ont un pion de plus. S’ils parviennent à le promouvoir, ils vont gagner la partie. Mais à mon avis, les Noirs ont une technique pour annuler. En effet, si le Roi parvient à occuper la case de promotion, ce qui est ici le cas. Il y a match nul.

Olivier Delpech : C’est exact. Et quel serait votre premier coup avec les Noirs ?

Amandine Aigrichon : 1.. Ta6. La tour sur la troisième rangée ou plutôt la sixième dans le cas présent.

Olivier Delpech : C’est exact. Pourquoi ?

Amandine Aigrichon : Madame Bénichou m’a dit qu’empêcher le Roi adverse de franchir la sixième rangée est la méthode de défense usuellement valable et simple de surcroît. Par ailleurs, d’un avis tout personnel, si le Roi adverse s’embusque sur la sixième tandis que son propre Roi est sur la huitième, cela créée des menaces de mat désagréables pour ne pas dire urticantes.

Olivier Delpech : (bas) Vous êtes censée jouer la potiche afin que j’ai l’air intelligent par contre coup. Vous êtes en train de tout expliquer.

Amandine Aigrichon (bas) Vous m’avez dit d’être interactive, alors j’interagis. 1.. Ta6. Que proposez-vous comme suite ?

Olivier Delpech : Donc 1… Ta6. Nous allons voir la réponse 2. e6. Ce n’est pas bête les blancs poussent le pion. Ainsi, leur Roi pourra débouler sur la sixième rangée, embusqué derrière le pion et créer des menaces de mat urticantes comme vous dites. Ils n’ont du reste rien de mieux à faire.

Olivier Delpech : Que jouez-vous maintenant dans cette position ?

Amandine Aigrichon : Oh ! Messire Delpech !

Olivier Delpech : Allez ! Faites un effort !

Amandine Aigrichon : Je joue ma Tour en a1 : 2…Ta1. Ainsi, je mets le maximum de distance entre ma Tour et le Roi. C’est tout le charme de ses finales, le Roi agressé prend d’assaut la tour si elle ne garde ses distances. Ensuite, sur la première rangée, je puis faire des échecs à revers.

Olivier Delpech : Ainsi, pour résumer. Dans la position où votre roi est sur la case de promotion,

1)      Vous êtes restée sur la sixième rangée jusqu’à ce que le pion soit poussé sur cette rangée.

2)      Dès que le pion a été poussé, vous avez mis votre Tour sur la première rangée.

Amandine Aigrichon : Oh ! Messire Delpech !

Olivier Delpech : La partie est nulle sur 2..Rf6. 3 Tf1+ et les Blancs ne sont pas en mesure de se prémunir des échecs. Ils ne sauraient progresser.

Amandine Aigrichon : Vous êtes fort messire !

Olivier Delpech : L’expérience, mon amie, elle est irremplaçable. Revenons maintenant au premier diagramme et imaginons un instant que le trait soit aux Blancs, c’est-à-dire que c’est aux Blancs de jouer. La situation est plus compliquée. Pour reprendre l’idée de menace de mat,  que vous avez suggérée préalablement, je joue 1 Rf6.

Olivier Delpech : Et maintenant, Amandine, dans cette situation, le coup 1.. Ta6 ne vous tente-t-il pas ?

Amandine Aigrichon : Oh ! Non ! Pas du tout messire Delpech.

Olivier Delpech : (clin d’œil appuyé) Comment cela il ne vous tente pas ?

Amandine Aigrichon : Euh… Maintenant que vous le dites ! Oui, oui, c’est un très bon coup. Il est perdant mais il me paraît très bon. Oh, la, la, que j’ai envie de jouer 1…Ta6 + ??

Olivier Delpech : Ah ! Quelle erreur, Amandine ! Les Blancs parent l’échec en poussant le pion 2. e6. Et la menace de mat est urticante ! Sur 2…Ta8. 3. Th7 prend à revers. Le coup est terrible. L’aviez-vous vu Amandine ?

Amandine Aigrichon : Ben oui. Euh.. je veux dire non. Oh ! la! la! que vous êtes fort messire. A la place de 1… Ta6, je jouerai bien 1..Te1 prenant le pion par derrière comme il est d’usage dans les finales de tour.

Olivier Delpech : En effet, c’est une excellente méthode. 1..Tf1+ marche aussi, mais il est plus rigoureux de procéder la sorte et sur 2. Re6 menaçant mat. Que faites-vous Amadine ?

Amandine Aigrichon : Alors là, je m’en vais avec le Roi en f8 et non en d8. Pourquoi 2..Rf8 me demanderiez-vous ? Et bien parce dans une finale de Tour, si le Roi doit abandonner la  case de promotion du pion à cause du mat, il doit fuir du petit côté et laisser le grand côté à la Tour. C’est une règle d’or qu’il convient de respecter.

Olivier Delpech : Amandine, sortez !

Amandine Aigrichon : Mais messire Delpech, j’interagis. J’ai oublié de préciser que le petit côté est le côté où il y a le moins de colonnes à côté du pion. Le grand côté est le côté où il y a le plus de colonnes. Pour résumer, petit côté pour le Roi, grand côté pour la Tour. Toujours ! Après, 3 Tb8+ je joue 3..Rg7. A vous messire !

Olivier Delpech : Comme après 4. Rd6, vous m’embêteriez avec 4…Rf7 empêchant mon pion de progresser. Idem avec 5. Ta7+ Rf8 6. Re6 Te2, je joue 4 Te8.

Amandine Aigrichon : Je vous attendais, messire. Alors, je vous réponds 4… Ta1 !


Amandine Aigrichon : Comme d’habitude, La Tour doit se trouver aussi loin possible du Roi pour donner des échecs horizontaux. C’est pourquoi elle doit se trouver sur le grand côté tandis que le Roi fait la police sur le petit.

Olivier Delpech : Merci Amandine, vous pouvez disposer. La position ci-dessus est nulle car le Roi blanc n’a aucun abri pour les échecs. Exemple : 5. Rd7 Ta7+ Et sur 5. Td8 Te1 une nouvelle fois clôt le débat.

Amandine Aigrichon : Je n’aurai pas mieux dit.

Olivier Delpech : La semaine prochaine, nous parlerons de la position de Vancura avec le jeune Guillaume Lestrelin. Au moins, une vraie potiche qui a, de surcroît, le mérite de ressembler à Isabelle Adjani jeune.

La position de Lucena expliquée par Olivier Delpech

Par Messire, 28 décembre 2009

La petite Agnès B. parfumeuse en Région Parisienne m’écrit : « Messire, dans votre article précédent, vous faites allusion au pont de Lucena. Pourriez-vous expliciter ce dont il retourne ? » Je suis versé dans les finales de tour depuis plus de 80 ans. Aussi en omets-je parfois de rappeler certaines notions.

Qu’est-ce que le pont de Lucena ? What is The Lucena’s bridge ? comme on le dit si bien en Anglais.

Un schéma vaut plus qu’un long discours.

La position de Lucena

quoiqu’elle ne figurât point dans Repetición de Amores y Arte de Ajedrez

Nous sommes face un échiquier désolé. Le Roi Blanc s’est réfugié devant son pion pour échapper aux échecs. La Tour Noire est judicieusement écartée pour l’accabler à loisir des échecs sans être inquiétée en retour.

La méthode de gain dans cette position a été découverte par l’espagnol Luis Ramirez Lucena en 1497 soit cinq ans après le continent américain. Il existe, de la sorte, des périodes dans l’histoire où l’humanité réalise des progrès fondamentaux.

Dans un premier temps, il convient d’écarter le Roi adverse du théâtre des opérations. C’est un principe toujours judicieux dans les finales de Tour.

1.Td1+ Rç7

Dans un deuxième temps, la Tour vient se loger sur la quatrième rangée. Il s’agit du coup technique peu naturel à la vérité.

2. Td4 !

Dans son traité pratique du jeu d’échecs, que le père Noël  a déposé dans mes chaussons alors que j’étais âgé de trois ans et demi, Siegbert Tarrasch explique avec sa modestie légendaire, que mener sa Tour sur la cinquième rangée est pleinement suffisant ce qu’il est le premier à noter.   Le docteur Tarrasch a raison dans l’absolu. Néanmoins, une variante amène à une finale de Dame contre Tour, certes gagnante mais fastidieusement ! A moins d’être fatigué du poignet au point de ne pouvoir déposer une tour sur cette rangée, la quatrième satisfait amplement, plus adéquatement et conduit à une position d’une trivialité à gagner. Optons donc pour la 4e rangée !

2… Tg1

Les Noirs attendent patiemment que le Roi sort du bois.

3. Re7 et la série d’échecs commence. Le Roi Blanc va effecteur un zigzag curieux et salutaire pour rester en contact avec le pion avant de s’en éloigner au moment propice.

3…Te1+ 4. Rf6 Tf1+ 5. Re6 Te1+ 6. Rf5 Tf1+ 7. Tf4

On comprend désormais l’intérêt d’avoir écarté le Roi Noir au premier coup.  Après  l’échange des Tours, il est hors du coup, hors du carré du pion.

Olivier Delpech esq.

Finale de Tours : une position de Chéron analysée par Olivier Delpech

Par Messire, 26 décembre 2009

Depuis deux ans, je ne parvenais pas à poster le moindre article sur ce site. Deux ans que j’aspirais vainement à ce que l’on daignât me donner la parole. Maintenant que c’est chose faite, j’en profite pour faire partager cette position de Chéron que je garde sur l’estomac depuis deux longues années. Les Finales de tours et moi, c’est une histoire d’amoooour.

Les Blancs jouent et gagnent.

Les Blancs ont certes le pion Tour de l’aile Dame. Ils profitent néanmoins que la Tour Noir est mal placée. En effet, il convient de placer la Tour derrière les pions et non devant que ce soient les siens ou ceux de l’adversaire.

1. Rb5 Tb8+ 2. Rç6 Tç8+ 3. Rb7 Tç1 4. a6 Tb1+ 5. Rç6 ! Ta1 6. Rb5 Tb1+ 7. Ra5 Ta1+ 8. Ta4 gagne

La Tour s’immisce dans une sorte de pont de Lucéna. Rien de transcendant en soi, sauf que si l’on déplace le Roi noir d’une petite case, en e7, la position est nulle. Un des mystères des finales de Tours qui en font un des domaines les plus passionnants des échecs.

Voyons cela !

Les Blancs jouent mais les Noirs font nulle.

Le mystère se perce aisément. Les Noirs se trouvent en position de proposer l’échange de Tours. Après un tel échange, le Roi Noir se trouve dans le carré du pion et empêche sans difficulté la promotion du pion Tour. C’est la raison pour laquelle les Blancs le refuse.

1. Rb5 Td8 ! De la sorte, les Noirs s’assurent un passage pour leur Roi. 2 Tç4 Tb8+! (2 …Rd7 ?  perd. Il faut écarter le Roi Blanc au préalable) 3. Ra4 Rd7 (enfin!) 4. a6 Tç8  (rebelote!) 5. Tb4 Rç6 6. Ra5 Tç7 7. Tb6+ Rç5 8. Th6 Tg7 9. Th5+ Rç6 10. Th1 Tç7 11. Tç1+ Rd7 12 Th1 Rç6 Et les Blancs ne peuvent progresser.

J’espère que ces deux exemples vous auront donné envie de découvrir le monde fantastique des finales de tours, un univers épique,  un écosystème de passion,  une odyssée farouche plein de rebondissements, bref, l’univers Delpéchien par excellence.

Olivier Delpech esq.

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